Dans l'article d'introduction, nous avons abordé plusieurs aspects de la parentalité, notamment l'alignement entre nos croyances — en l'occurrence le Tawhid —, nos modes de vie et, plus particulièrement, nos conceptions de l'éducation. Nous avons également évoqué la parentalité comme une composante de notre cheminement spirituel. Enfin, nous avons introduit la question de la vision musulmane du monde, des concepts éducatifs et de la mise en place d'un critérium permettant de choisir et d'adapter au mieux nos pratiques éducatives.
Dans l'article n° 1, nous avons mis en évidence l'importance d'un alignement entre nos croyances et nos pratiques éducatives. Cela soulève une question : en quoi nos pratiques éducatives découlent-elles de nos croyances religieuses ? En d'autres termes, quel est le lien entre nos pratiques éducatives et le Tawhid ?
Nos pratiques éducatives
Nos pratiques éducatives désignent les actions, les paroles et les attitudes que nous mettons en œuvre dans notre relation avec notre enfant. C'est ce que nous faisons concrètement dans une situation éducative.
Exemple : mon enfant refuse de m'obéir.
Je reste calme, je lui explique pourquoi il devrait obéir, puis j'écoute ce qu'il a à dire. Je maintiens néanmoins la limite.
Ou bien, je hausse le ton, je crie, je menace, je punis ou je donne une fessée.
Ou encore, je punis tout en restant calme.
Ou, finalement, je cède sous la pression.
Ce sont nos actes concrets qui constituent nos pratiques éducatives, qu'ils soient réfléchis, habituels ou impulsifs.
Nos pratiques peuvent être…
Cohérentes : je pratique ce que je pense
À titre d'exemple :
Je considère que l'autorité parentale doit aider l'enfant à comprendre les limites, à développer sa responsabilité et à apprendre progressivement à agir par lui-même.
Lorsque mon enfant enfreint une règle, je rappelle la limite, j'explique ce qui est attendu et je maintiens une conséquence proportionnée.
Ma pratique est relativement cohérente avec ma conception de l'autorité.
Cela ne signifie pas que ma conception est nécessairement juste ou que ma pratique est toujours adaptée. Cela signifie simplement qu'il existe une cohérence entre mon intention, mes principes et mes actes.
Contradictoires : je pratique autre chose que ce que je pense
À titre d'exemple :
Je considère que l'autorité doit être juste, maîtrisée et respectueuse de l'enfant. Pourtant, lorsque je suis épuisé ou contrarié, je crie, je menace ou j'impose une sanction disproportionnée.
Ma pratique contredit alors ma conception déclarée.
Cette contradiction peut avoir plusieurs origines :
- Je n'ai pas encore développé les compétences nécessaires pour agir conformément à mes principes.
- Je suis submergé par mes émotions et je réagis avant de réfléchir.
- Je reproduis des habitudes acquises pendant mon enfance.
- Je manque de ressources, de temps ou de soutien pour mettre en œuvre ce que je considère comme souhaitable.
- Plusieurs conceptions entrent en conflit en moi : je veux respecter la parole de mon enfant, mais je crois aussi qu'un parent ne doit jamais être contesté.
La contradiction ne signifie donc pas nécessairement que je ne crois pas réellement à ce que je dis. Elle peut révéler un écart entre mes convictions, mes capacités, mes habitudes et les ressources dont je dispose dans une situation donnée.
Ces contradictions peuvent créer de la frustration : il y a un écart entre ce que j'aimerais mettre en pratique et ce que je fais réellement, entre ce que j'aimerais incarner et ce que je transmets. Nous sommes tous, à des degrés divers, confrontés à des incohérences — moi le premier.
Lorsque je pratique sans savoir pleinement ce qui guide mon action
Je peux avoir une conception de l'autorité sans avoir jamais pris le temps de la formuler.
Par exemple, lorsqu'un enfant me désobéit, je lui réponds spontanément : « Tant que tu es chez moi, tu fais ce que je dis. »
Je ne me suis peut-être jamais demandé ce que signifie l'autorité parentale, sur quoi elle repose ou quelles en sont les limites. Pourtant, ma réaction révèle une certaine représentation de l'autorité : elle peut être conçue comme un pouvoir de décision qui ne doit pas être contesté.
Je n'ai pas nécessairement choisi consciemment cette conception. Elle peut être le produit de mon éducation, de mon environnement social, de mes expériences ou de représentations que j'ai intégrées au fil du temps.
Il est donc possible d'avoir des conceptions éducatives implicites qui orientent nos pratiques sans que nous en ayons pleinement conscience.
Ces situations ne s'excluent pas les unes les autres : une pratique peut être à la fois contradictoire avec nos convictions déclarées et guidée par des représentations que nous n'avons pas encore interrogées.
De la prise de conscience au cheminement spirituel
Reconnaître nos contradictions est une première étape. Mais prendre conscience d'un écart ne suffit pas toujours à le réduire. Le changement demande du temps, un effort et parfois un accompagnement.
Pour ma part, je n'ai pas trouvé de meilleur ancrage pour ce travail de transformation que les outils spirituels. Je considère que le cheminement vers une plus grande cohérence entre nos croyances, nos intentions et nos actes fait partie de notre cheminement spirituel et peut être un acte d'adoration.
Ce travail nécessite une muhasaba : un examen de conscience, une remise en question régulière de soi, de ses intentions et de ses actes. Il s'agit de prendre le temps de regarder ce que nous faisons, de reconnaître nos écarts sans nous mentir à nous-mêmes, puis de chercher comment nous pouvons progresser.
Cette démarche peut s'appuyer sur plusieurs outils spirituels :
- Le dhikr : le rappel d'Allah par Sa glorification, Sa louange et les formules de rappel.
- La lecture et la méditation du Coran, afin de revenir à la parole d'Allah et de réinterroger nos représentations.
- La prière, notamment le qiyam al-layl (la prière de nuit), comme moment d'adoration, de recueillement et de retour vers Allah.
- La du‘a (l'invocation), par laquelle nous demandons à Allah de nous accorder la patience, la sagesse, la clairvoyance et la capacité d'agir justement.
- Le repentir, le retour vers Allah et le renouvellement de l'intention lorsque nous prenons conscience de nos manquements.
- Etc.
Ces outils ne produisent pas nécessairement des effets immédiats. La purification et la transformation de soi s'inscrivent dans le temps long. Nous ne recherchons pas une perfection immédiate, mais nous nous efforçons de progresser, de revenir à Allah et de persévérer. Les qualités que nous souhaitons développer sont des bienfaits qu'Allah accorde ; cela ne nous dispense pas d'œuvrer pour les acquérir.
Pour autant, le cheminement spirituel ne nous dispense pas d'acquérir les connaissances nécessaires pour éduquer. Comprendre le développement de l'enfant, les besoins liés à son âge, les dynamiques relationnelles et les apports de la pédagogie est également important. La spiritualité est au cœur de ma démarche de transformation, mais elle ne remplace ni la connaissance ni le travail concret sur nos façons d'agir.
Pourquoi avons-nous besoin d'un critérium ?
Les connaissances sur le développement de l'enfant et les approches pédagogiques sont nombreuses. Il existe différentes écoles psychologiques, différentes théories éducatives et différentes conceptions de l'être humain, de l'enfant, de son développement et de la finalité de l'éducation.
Ces approches peuvent apporter des éclairages utiles, mais elles ne reposent pas toutes sur les mêmes présupposés. Certaines divergences portent sur la manière de comprendre l'être humain, la liberté, l'autorité, le bien-être ou la finalité de l'éducation.
Pour un parent musulman, il ne s'agit donc pas d'adopter automatiquement une méthode parce qu'elle est populaire, ni de la rejeter simplement parce qu'elle vient d'un autre cadre de pensée. Il s'agit de l'examiner, de comprendre les conceptions qui la soutiennent, d'en apprécier les apports et les limites, puis de déterminer dans quelle mesure elle peut être retenue ou adaptée.
C'est précisément pour cela qu'un critérium — une grille d'analyse fondée sur la vision coranique du monde — nous paraît nécessaire. Il doit nous aider à interroger les conceptions de l'être humain et de l'enfant, les valeurs et les finalités qui sous-tendent les théories et les méthodes éducatives, afin de rechercher une cohérence avec notre croyance religieuse.
Ce critérium ne vise pas à remplacer les connaissances sur l'enfant ni à prétendre que le Tawhid fournit mécaniquement une technique éducative unique. Il doit nous permettre de discerner, de questionner et de choisir en conscience, en articulant nos sources de référence, nos convictions et les connaissances utiles à la pratique éducative.
Pourquoi Ancrage Éducation ?
Le changement s'inscrit dans le temps long. Il peut demander de l'écoute, de la motivation, des explications, des repères et un accompagnement. Nous pouvons savoir ce que nous aimerions changer sans savoir par où commencer, comprendre un principe sans parvenir à l'appliquer dans une situation difficile, ou avoir besoin d'un espace pour prendre du recul et maintenir nos efforts.
C'est aussi sur ce cheminement qu'Ancrage Éducation souhaite proposer un accompagnement : offrir un espace de réflexion, un lieu d'écoute, aider à clarifier ses conceptions, mettre en lumière les écarts entre ses intentions et ses pratiques, et avancer progressivement vers davantage de cohérence, vers l'état souhaité. Et surtout, construire sa parentalité à partir de la vision coranique du monde et cadré par un référentiel islamique.
Il ne s'agit pas de promettre une parentalité parfaite, mais d'accompagner une démarche de compréhension, d'apprentissage et de transformation, ancrée dans la vision musulmane du monde.
L'objectif n'est pas seulement de modifier un comportement isolé. Il est aussi de comprendre ce qui le nourrit, de travailler sur soi et de chercher des moyens concrets d'agir autrement, tout en gardant le lien avec Allah au cœur de ce cheminement.
Conclusion
Dans cet article, nous avons posé une question : en quoi nos pratiques éducatives découlent-elles de nos croyances religieuses ? En d'autres termes, quel est le lien entre nos pratiques éducatives et le Tawhid ?
Nous n'y avons pas encore répondu entièrement. Nous avons toutefois commencé à construire cette réponse en examinant nos pratiques : ce que nous faisons, ce qui peut les rendre cohérentes ou contradictoires avec nos convictions, et les représentations qui peuvent les guider sans que nous en ayons pleinement conscience.
Dans les prochains articles, in sha Allah, nous aborderons le lien entre les méthodes éducatives, les pratiques et notre conception de l'éducation. Nous examinerons ensuite comment la vision coranique du monde s'articule avec les concepts, les théories, les méthodes et les pratiques éducatives.
Puis nous emprunterons le chemin inverse : partir de cette vision du monde pour construire progressivement notre parentalité. Cette démarche, méthodique et étape par étape, doit nous permettre d'élaborer un critérium, une grille d'analyse pour appréhender les théories et les méthodes éducatives, contemporaines comme traditionnelles, avec discernement et en recherchant la cohérence avec notre croyance religieuse. In sha Allah.
Toufik Khouira
Éducateur · Formateur
Ancrage Éducation
« Dans cette lutte acharnée contre l'idée religieuse, l'ancrage est un acte de courage, l'éducation, un acte de résistance. »
Série · Du Tawhid aux méthodes éducatives